La ferme comtoise, une leçon d’architecture pour les projets d’aujourd’hui

La ferme comtoise, une leçon d'architecture pour les projets d'aujourd'hui

Une ferme du Haut-Doubs se reconnaît de loin, même sous la neige : un seul volume posé bas, coiffé d’un toit immense à deux pans dont le débord protège les murs. Sous ce toit vivaient la famille, les bêtes et toute la récolte de foin de l’année. Personne n’a dessiné ce modèle sur une planche. Il s’est formé sur des générations, par essais et corrections, sous la contrainte d’hivers longs et de ressources comptées. C’est précisément ce qui le rend instructif pour qui conçoit des bâtiments aujourd’hui.

Un seul toit pour tout abriter, et une compacité qui ne doit rien au hasard

Le toit de la ferme comtoise n’est pas une simple couverture. Bas et largement débordant, il tient la pluie battante et la neige à distance des maçonneries. Sous lui, la grange haute stocke le fourrage de l’hiver, et cette masse de foin fait office de couche isolante pour la partie habitée. La chaleur des bêtes, logées sous le même toit à quelques mètres de la cuisine, profitait au logis, lequel occupe un pignon tourné vers le sud-est, du côté du soleil du matin.

Ce débord de toit mérite qu’on s’y arrête. Il éloigne l’eau des pieds de murs, protège les menuiseries et réduit l’entretien des façades pour des décennies. Bien des maisons contemporaines en climat pluvieux ou neigeux, dessinées en volumes nets sans le moindre débord, le paient en enduits tachés et en appuis de fenêtre dégradés au bout de dix ans.

Un thermicien résumerait tout cela d’un mot, la compacité. Regrouper les fonctions sous une même enveloppe réduit les surfaces par lesquelles la chaleur s’échappe et simplifie la mise en œuvre. Le pavillon à décrochés multiples, avec garage accolé et toitures croisées, fait exactement l’inverse : il multiplie les angles, les jonctions et les ponts thermiques. Les maîtres d’ouvrage qui réclament « du mouvement » en façade paient ensuite cette fantaisie en chauffage, chaque hiver.

Un grand volume simple accepte plusieurs vies

La leçon dépasse la thermique. Un grand volume simple accepte des usages successifs. Beaucoup de fermes comtoises ont abrité, au fil du temps, un atelier d’horlogerie, des logements pour plusieurs générations, puis des gîtes. Un plan trop ajusté à un programme précis vieillit mal ; une enveloppe généreuse et sobre se réinvente.

La ferme organise aussi des espaces tampons sans les nommer. La grange, l’étable et les pièces de service s’interposent entre le froid et la partie chauffée, tandis que le logis prend le soleil. Placer le garage, le cellier ou l’atelier côté froid ou face aux vents dominants, et réserver les façades ensoleillées aux pièces de vie, relève du même raisonnement. Cela ne coûte rien, et c’est pourtant souvent sacrifié à l’orientation de la rue ou à la vue.

Le tuyé, une seule source de chaleur pour plusieurs usages

Au cœur de la maison se trouve le tuyé, une vaste cheminée pyramidale dont la souche, près du faîtage, se règle à l’aide de volets. On y fumait les viandes, mais le foyer servait aussi à cuire le pain, à préparer le fromage et à faire sécher une partie des récoltes. Sa position centrale n’a rien d’un hasard, puisque le foyer profitait ainsi aux pièces qui l’entouraient.

On retrouve ce raisonnement dans les maisons à basse consommation qui placent le poêle ou le noyau technique au centre du plan plutôt que contre un mur extérieur. Concentrer les fluides, la production de chaleur et la ventilation dans un même cœur réduit les longueurs de réseau et les pertes. Le tuyé rappelle aussi qu’un équipement peut porter plusieurs fonctions à la fois, quand la construction neuve a tendance à en empiler un par besoin.

Bâtir avec ce que l’on a sous la main

Murs en moellons liés à la chaux, structure intérieure en bois, façades exposées protégées par des tavaillons, ces petites planchettes de bois fendu posées comme des écailles. Presque rien ne venait de loin. Ces matériaux avaient un autre avantage, rarement souligné, celui d’être réparables. Un tavaillon abîmé se remplace à l’unité, un enduit à la chaux se reprend localement.

Depuis que la RE2020 intègre l’impact carbone des matériaux dans l’évaluation des constructions neuves, cette logique du matériau local, peu transformé et réparable reprend de la valeur. Le bois des forêts voisines, la pierre et la chaux retrouvent leur place dans des projets neufs, non par nostalgie, mais parce qu’ils pèsent moins lourd dans le bilan carbone que bien des produits industriels.

Ce que les rénovations ratent le plus souvent

Le patrimoine rural du Haut-Doubs souffre moins de l’abandon que de rénovations à contresens. Pour qui s’attaque à un tel bâtiment, relire en détail l’architecture de la ferme comtoise avant de tracer le moindre trait évite bien des erreurs : position du logis, rôle de la grange, emplacement du tuyé, logique des ouvertures. Les fautes les plus fréquentes se ressemblent d’un chantier à l’autre :

  • un enduit ciment posé sur des murs de moellons, qui enferme l’humidité dans la maçonnerie là où la chaux la laissait migrer ;
  • une multiplication de fenêtres de toit qui brise la lecture du grand pan, alors qu’une seule verrière bien placée ou des ouvertures en pignon suffisent souvent ;
  • une grange recoupée en petits volumes, qui fait perdre au bâtiment son principal atout, la hauteur et la souplesse de son espace intérieur ;
  • une isolation pensée sans traiter le toit, le plancher et l’étanchéité à l’air, là où se concentre pourtant la plus grande part des déperditions.

Ces volumes posent aussi une question réglementaire. Une ferme comtoise dépasse très souvent 150 m² de surface de plancher, seuil au-delà duquel un particulier qui transforme le bâtiment en logement ne peut plus se passer d’un architecte lorsqu’un permis de construire est requis. Le conseil d’un CAUE en amont, gratuit, et un échange avec la mairie sur les règles du document d’urbanisme permettent de caler le projet avant de dessiner.

Avant toute esquisse, prenez une journée pour visiter le musée de plein air des Maisons comtoises, à Nancray, près de Besançon. Voir une ferme démontée puis remontée pièce par pièce, avec son tuyé et sa charpente, apprend davantage sur la structure de ces bâtiments que n’importe quel relevé.